REFLEXIONS SUR L'IDENTITE D'UNE PRATIQUE DE BUDO JAPONAIS

par Malcolm Tiki Shewan 

"'L'Identité' serait le caractère de ce qui est permanent, qui demeure fondamentalement le même dans le temps".

Une autre définition possible serait :

"caractère de ce qui, sous divers noms, divers aspects, ne fait qu'une seule et même chose".

 Il serait, en même temps, souhaitable de ne jamais faire la confusion entre 'identité' et 'identification'. Cette distinction sera illustrée plus tard par une citation de K. Lorenz.

 Bien que nous ayons utilisé le mot 'identité' pour cette discussion, on peut se demander si le terme "raison d'être" ne conviendrait pas tout aussi bien.

 Il faut commencer par le commencement. Regardons d'abord quelles sont les raisons pour lesquelles on pratique le Budo. Pour ce faire, il est essentiel de procéder à une autre distinction, à savoir les raisons que l'on qualifierait comme étant 'objectives' et celles que l'on dirait être 'subjectives'. La distinction entre ces deux aspects n'est que très rarement prise en considération, voire même, comprise.

 Par 'subjectif' il est entendu ici la définition suivante : 'une tendance à se déterminer en fonction de ses préférences personnelles et individuelles, et non selon des critères valables pour tous'.

 Par 'objectif' on entend : 'des critères qui peuvent être applicables et valables pour tous'. Bien évidemment, c'est ce dernier que nous voulons trouver si nous espérons contribuer à un meilleur discernement de notre Identité - Fédérale, Structurelle, Pratique et Personnelle.

 Le Budo est l'ensemble des différentes disciplines dites "Arts Martiaux Japonais", créés au Japon, par des japonais et exporté vers l'étranger par le biais d'une structure japonaise. Il est donc logique de regarder en premier quelles peuvent être les raisons 'objectives' pour lesquelles un japonais pratiquerait une discipline martiale de son pays.

 Pour un japonais il existe surtout deux raisons véritablement 'objectives' qui, à elles seules, justifient de consacrer sa vie à l'étude et à la pratique d'un Art Martial (ou d'une Voie Martiale) - Budo.

 
1.) La confirmation de l'Identité Ethnique;
2.) La préservation d'un Héritage Culturel.

Quelques commentaires peuvent éclaircir ce qu'impliquent les deux raisons ci-dessus.

En ce qui concerne le 1.) : un Budo traditionnel naît, sans aucun doute, d'un arrière-plan historique et culturel japonais. En effet, nous pouvons tracer les origines des écoles d'arts martiaux répertoriées aux alentours de la fin du 8eme siècle. La plus ancienne encore en existence daterait d'environ 1400.

 Il faut se souvenir que toute la société japonaise a été dominée par une noblesse-guerrière de son origine jusqu'en 1868. Pendant plus de 1000 ans, les acteurs principaux de l'histoire de cette nation furent les fameux "Bushi" (chevaliers, guerriers, militaires).

 Il n'est pas nécessaire d'extrapoler plus longtemps sur ce sujet. Il suffit de dire, en passant, que l'étude culturelle et historique du Japon est passionnante, et il est facile de voir à quel point l'Identité Ethnique Japonaise s'identifie à l'image du guerrier - Bushi (plus tard, Samurai). On n'a aucune difficulté non plus à imaginer l'importance que cette image peut revêtir pour ce peuple.

 Ainsi le 1.), simplement exprimé, deviendrait pour un japonais : "Je suis japonais et la pratique d'une Discipline Martiale japonaise me confirme, me relie et m'identifie à ma Nation, mon Peuple - leur Histoire et leur Culture". Cette raison de pratiquer suffit pour que n'importe quel japonais pratique avec conviction un des Budo de son pays. Elle est 'objective' dans ce sens quelle représente une vérité pour tout japonais.

 Ce phénomène n'est pas inconnu ailleurs - un Suisse qui étudie le jodle, le Breton qui joue du biniou, le Français qui se consacre à l'étude des vins, de la haute-cuisine ou de l'Impressionnisme, l'Américain qui fait du rodéo, le Chinois qui passe sa vie à apprendre le Tai-Chi, Chi-Kong ou les danses traditionnelles. Ce sont tous des exemples de recherche de confirmation de l'Identité Ethnique.

 
La Préservation d'un Héritage Culturelle 2.) est liée, certes, au 1.) mais, néanmoins, constitue une raison objective distincte. Il ne faut pas oublier que les Budo sont des arts 'vivants'. Ils dépendent, pour leur existence et leur continuité, du fait qu'il y ait des adeptes qui les pratiquent et qui, donc, assurent leur survie de génération en génération.

 Généralement, lorsque nous parlons de la préservation d'un héritage culturel, nous pensons plutôt à des musées, ou à d'autres institutions similaires, mais pour les Budo seule la pratique peut constituer le moyen le plus efficace d'assurer leur propre pérennité. On saurait encore aujourd'hui comment faire les vitraux des cathédrales gothiques si ces écoles avaient perdurées à travers les siècles, transmis par leurs adeptes. Prenons, par exemple, les Compagnons qui tentent d'assurer la survie de certains arts pour les générations futures.

 
A la lecture de ce qui précède, on peut se demander quel peut être le rapport entre l'existence d'une fédération d'Art Martial et une éventuelle définition d'Identité. La réponse est évidente - rien! Rien pour la simple raison que nous ne sommes pas japonais et que nous ne pouvons pas nous 'identifier' aux deux raisons ci-dessus, objectives pour une personne de race japonaise, pour justifier notre pratique du Budo, et, donc, pour définir notre identité. (Il est à remarquer que cette dernière phrase s'applique à toute personne non-japonaise vis à vis de la pratique d'un Budo japonais).

 Ici nous touchons à un sujet très intéressant - "Pouvons-nous, étrangers, trouver une raison 'objective' justifiant notre pratique d'une discipline japonaise? Avons-nous une place dans cette discipline? Quelle peut être notre 'identité' dans cette étude?

 Les raisons 'subjectives' que l'on peut citer sont légions :

Une bonne santé, la self-défense, le renforcement de la confiance en soi, 'l'ambiance de club', devenir fort, rencontrer des gens, améliorer son statut social, étudier des méthodes d'enseignement, passer des grades, développer une sérénité d'esprit, chercher une forme de méditation dynamique, la recherche d'une philosophie, pratiquer avec un enseignant que l'on considère avoir 'quelque chose à donner', découvrir des principes moraux différents, acquérir la 'maîtrise de soi', dominer les autres, assurer un développement harmonieux du corps et de l'esprit, connaître ses possibilités physiques (et ses limites), étudier la respiration ou le Ki indéfinissable, recherche de la Paix, 'casser la gueule à son voisin", etc. ad infinitum.

 Toutes ces raisons peuvent être vraies pour un individu ou pour plusieurs à la fois, mais non pas pour tous les pratiquants (étrangers) en même temps. Peu importe qu'on juge certaines comme 'bonnes ou louables', et d'autres comme 'mauvaises'; elles sont toutes des exemples de raisons 'subjectives'. De ce fait, elles sont accessoires lorsque nous cherchons l'équivalent des 1.) et 2.) ci-dessus.

 Le désarroi que l'on constate actuellement dans les esprits des pratiquants de 'haut-niveau' viendrait, peut-être, du fait que justement, parmi toutes ces raisons diverses pour pratiquer, aucune n'est commune à tous, ou pourrait servir de catalyseur pour galvaniser une identité réelle vis à vis de notre discipline.

 En même temps, on sent instinctivement que, quelque part, il y en a une, mais on se persuade, de par son incapacité à la définir, qu'elle appartient au domaine de "l'indéfinissable" et, ainsi, on renonce à tenter. Aussi, très souvent, il suffit qu'on "s'identifie" avec quelqu'un ou quelque chose qui semble incarner ou réunir en lui les éléments que l'on souhaiterait acquérir, pour transférer ainsi sa propre identité sans se poser plus de questions (gênantes, il faut l'admettre, mais, néanmoins, fondamentales pour notre acheminement).

 Cette procédure est rassurante et satisfaisante jusqu'au moment où on est appelé à fournir des définitions issues véritablement de ses propres connaissances réelles. Elle conduit très souvent à la situation si bien décrite par Konrad Lorenz :

"Le besoin instinctif d'un individu de faire partie d'un groupe très soudé qui se bat pour des idéaux communs, peut devenir si prédominant que les idéaux eux-mêmes en perdent leur raison d'être".
 
Un jour, tôt ou tard, les circonstances de notre pratique nous amènent à sérieusement réfléchir sur notre 'identité' et, donc, à nous remettre en cause, à nous inciter à chercher ce qu'il y a de vrai en nous-mêmes. Bref, qu'est-ce que 10, 15, 20, 25 ou plus d'années de pratique d'un Art Martial Japonais ont donné réellement?

 Si nous voulons arriver à une définition de notre identité dans la pratique d'un Budo Japonais, nous devons d'abord définir notre Identité vis à vis de notre Discipline et, avant cela, définir en nous-mêmes une Identité individuelle. Lorsque ces deux dernières identités seront 'objectivés', communes à tous, nous pourrons voir plus clair.

 

Où faudrait-il commencer?

"Chemin faisant j'atteins la source de l'eau; en m'asseyant je regarde lorsque les nuages se lèvent" - Proverbe Chinois.

Le mot qui est commun dans le titre dans la majeure partie des Disciplines Martiales (japonaises) est le "Do". On le trouve, tout d'abord, dans Bu"Do" et Bushi"Do", ensuite, dans les noms de toutes les dites Voies Martiales - Aïkido, Iaido, Judo, Kyudo, Jodo, Kendo, Jukendo, etc. On peut conclure que ce n'est pas un hasard si ces pratiques ont voulu attirer l'attention sur une différence fondamentale entre leur pratique et les techniques de guerre d'antan. Par la même occasion, on trouve un bon nombre d'autres activités, qui n'ont aucun caractère martial, qui portent dans leurs titres le "Do"; le Shodo (la Calligraphie) et le Chado (la Cérémonie du Thé) par exemple.

 Ce mot "Do" mériterait un regard un peu plus profond pour mieux cerner le sens qui lui est attribué par les créateurs de ces activités.

 Le concept de "Do" a vu son expression pour la première fois en Chine. Le Tao selon Lao-Tzu et Chuang Tzu est une entité sans nom et 'innommable' de laquelle toute autre chose naît. "C'est plutôt vague" comme dirait Raymond Devos. En revanche, une fois parvenu au Japon, ce peuple plus pragmatique et moins enclin aux manipulations des concepts métaphysiques, il a été donné au "Do" un sens plus réaliste, qui s'appliquait à l'Homme dans ses rapports sociaux. Ils ne l'ont non seulement considéré "nommable" et nommé, mais ils lui ont également donné de multiples sens, tout en gardant l'idée que le "Do" transcende à la fois l'Homme et la Nature. Il a subi des influences diverses de la part du Shintoïsme, du Confucianisme japonais, des visions politiques et sociales de la classe d'élite dominante, qui l'ont rendu compatible avec la société féodale japonaise. Le "Do", donc, contient des éléments philosophiques et éthiques liés avec à des sens religieux sous-jacents. Le "Do" est vu comme un "Chemin" ou une "Voie", profonde et sans fin, que l'on suit la vie durant. Cette "Voie", longue, rigoureuse, et truffée de difficultés, représente un moyen de développement de Soi, menant ultimement à la perfection de son être.

 L'idée du "Do" contient en lui-même beaucoup de flexibilité, et on voit un grand nombre de disciplines pratiques applicables dans la vie quotidienne. Leur objectif semblerait la recherche d'une vie meilleure, et à la base engloberait la conviction que l'Homme, tel qu'il est, ne représente pas un être complet, mais qu'il lui est nécessaire de se perfectionner à travers une certaine expérience dans le "Do".

 La Voie se construit sur une base spirituelle qui s'exprime par un vécu, par une pratique spécifique, qui recherche un idéal de comportement humain. Ce processus élève l'individu et, par conséquent, toute la société dans laquelle il vit. On accorde à l'intégrité morale une grande importance, et on considère que la pratique d'un "Do" constitue le "vrai Chemin de l'Humanité".

 On peut dire que le but culturel des pratiques diverses "Do" est de faire d'un homme un Homme dans le sens propre du terme. Elles visent, en sorte, à le faire devenir simplement et naturellement un homme 'libre', élément positif et utile au sein de sa société, sans egocentricité, ni vanité, ni ostentation.

Du côté spirituel, le "Do" lui demande la recherche d'une compréhension de la totalité de la vie à travers l'enseignement qui en constitue un segment. Par sa pratique du "Do", la Nature et, par la suite, l'Univers, doit être perçu et vécu. De cette manière, le pratiquant transforme son attitude et sa vision de la vie d'un contexte personnel et individuel à une connaissance de l'Universel et de l'Absolu.

 Si on devait exprimer tout cela en une phrase on pourrait dire que "le "Do" incite l'adepte à chercher la véritable raison d'être de son existence (dans l'Univers)".

 Il existe une description traditionnelle de ce qui est considéré comme étant les différentes étapes sur le "Do" (ici évoqué et cité dans une forme succincte) :

Les Dix Tableaux de la Recherche du Buffle

(le buffle a été traditionnellement le symbole de la nature innée de l'homme - sa nature "Buddha".

 1. 'Chercher le Buffle': "Le buffle ne s'est jamais vraiment perdu, alors, pourquoi le chercher? Ayant ignoré sa vraie Nature, l'homme ne la voit pas".

2. 'Chercher la Piste': "A travers de l'enseignement il discerne les traces".

3. 'Premières Appercues du Buffle' : "Si seulement il écoute bien les sons de la vie quotidienne, il arrivera à la Réalisation et à cet instant voir la source même".

4. 'Attraper le Buffle': "Aujourd'hui il a rencontré le Buffle qui depuis longtemps courrait librement dans les champs. Le fouet lui permettra de le dompter".

5. 'Dompter le Buffle': "Lorsque vient une pensée, une autre, et encore, une autre jaillit. L'Illumination amène la réalisation que ces pensées ne sont pas fausses car même elles viennent de notre vraie Nature".

 6. 'Monter le Buffle et le ramener chez soi': "La lutte est terminée, la victoire ou la défaite ne font plus de différence".

 7. 'Le Buffle oublié; Soi-même tout seul': "Une piège n'est plus utile lorsque le lapin est pris, un filet est inutile lorsque le poisson est capturé. Le Buffle est sa Nature première : il l'a maintenant reconnu".

 8. 'Et le Buffle et le Soi-Même sont oubliés' : "Tout sentiments illusoires ont disparus ainsi que les idées de sainteté".

9. 'Le Retour à la Source': "Depuis même le début il n'y a pas eu le moindre poussière. Il observe les rythmes de la vie du monde en gardant une état de serenité modeste et inébranlable".

10. 'Entrant le marché avec des mains qui aident': "La porte de sa cabane est fermée et même le plus sage ne peut le trouver. Ses concepts, opinions, présomptions, préjudices ont enfin disparues. Il fait son Chemin sans tenter de suivre les pas de quiconque. Portant sa gourde il rentre dans le Marché (le monde quotidien), s'appuyant sur sa canne, il est de retour chez lui. Il aide les gens sur la Voie ".

Ces paroles appellent et nous rappellent la notion de "Do", et on peut considérer qu'elles "indiquent du doigt" où et dans quelle direction chaque individu devait regarder pour commencer.

Le "Do" serait la Réalisation que chaque personne pourrait considérer comme représentant la raison d'être "objective" de son existence. A travers une meilleure compréhension de ceci, par chaque individu, une Identité commune et, donc, collective se manifesterait, permettant de cerner une Identité dans la pratique de sa discipline.

 Ce qui est intéressant dans tout ceci est que le concept de "Do" transcende totalement les notions d'ethnie, de nation, d'individu. Il est vrai pour toute personne qui s'y adonne. Il est objectif parce qu'universel à l'humanité.

Y-a-t-il d'autres aspects de notre discipline qui aient la caractéristique d'être 'universels'? Oui, bien sûr, et ce sont ces éléments que nous devons distinguer clairement dans notre étude d'une discipline martiale japonaise. C'est à dire reconnaître ces éléments fondamentaux à l'être humain et qui transcendent un phénomène social ou culturel issu d'un pays spécifique ou d'une culture définie.

 Et voilà, nous sommes en position de définir deux raisons objectives (applicables à toute personne) jusitifiant l'étude d'un Budo, et notre Identité vis à vis une discipline martiale japonaise :

1.) un intérêt commun et confirmé dans la poursuite d'un "Do", Voie menant l'homme vers l'Homme;

 2.) de déceler, étudier et acquérir les aspects objectifs préservés au sein d'une discipline martiale japonaise que l'on distingue par leur application universelle à l'Homme.
 

En ce qui concerne le 1.), on peut dire que simplement exprimé, il deviendrait : "Je suis un être humain et la pratique d'une Discipline "Do" m'amène sur une Voie vers l'évolution de l'Homme, et me relie avec l'Humanité".

  En ce qui concerne le 2.), on peut le concevoir de la manière suivante : par l'acquisition en moi des éléments universels, sur le plan physique, spirituel et moral - vivant dans la pratique de la discipline - j'assure leur pérennité pour le futur.


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Luc Tamisier.