SHODO,

LA VOIE DE L'ECRITURE JAPONAISE

Entretien avec Floréal Pérez

par le rédacteur de Ki Musubi*

Romain LAMBERET


Ki Musubi : Comment as-tu découvert cette discipline ?

Floréal Pérez : Historiquement parlant, c'est lorsque j'ai abordé l' Aïkidô, les gens ne prononçaient pas les mots japonais de la même manière et il y avait aussi des différences d'écriture. J'ai donc étudié le japonais en faculté. A l'issue de la première année, je me suis aussi intéressé au chinois et à l'étymologie des Kanji*. J'ai voulu approfondir ce domaine, le maniement du pinceau étant aussi intéressant que l'étude sur livre.

Ki Musubi : Quels maîtres ?

Floréal Pérez : Celui qui m'a vraiment initié, c'est Pascal Krieger (10e DAN en Shodo). J'ai suivi quelques cours avec lui et j'ai poursuivi en autodidacte à l'aide d'ouvrages spécialisés et cela depuis 1980.

Ki Musubi : Il existe différents styles, t'inscris-tu dans l'un d'eux ? Lequel ? Pourquoi ?

Floréal Pérez : Le style Kaisho, qui est le style de l'apprentissage, de l'écriture et de la lisibilité, est celui auquel je m'attache le plus. Il en existe beaucoup d'autres. En fait, je me laisse le plus souvent porter par la situation et par l'envie. C'est mon jardin secret le Shodô, ce n'est pas quelque chose que je veux enseigner ad aeternam, je le fais surtout pour me faire plaisir. Une fois qu'on a les principes, et comme pour tous les arts martiaux, on les laisse vivre en nous : principe de respiration, principe de l'attitude juste dans le travail. Ensuite, avoir les yeux ouverts ou fermés ne change rien, il faut laisser faire les mémoires du corps. Donc il est clair que mon style dépend du moment, de mon humeur, de ma respiration, mais je pars toujours de quelque chose qui est bien construit et 'lisible'; ensuite j'évolue vers quelque chose de plus senti, donc 'illisible' pour quelqu'un de non averti. Il faut se laisser vivre, peut-être que ce sera du Gyosho, du cursif... Il est plus intéressant de toute façon d'avoir son style à soi que celui d'un autre. Je reste plus dans l'idée de me faire plaisir que de parfaire une technique quelconque.

Ki Musubi : Quels outils pour le calligraphe ?

Floréal Pérez : Il y a tout d'abord la pierre qui est une pierre de polissage de sabre sur laquelle on verse de l'eau. On frotte ensuite le bâton d'encre, les particules d'encre solide se dissolvent dans l'eau. Par exemple, les moines Zen ont analysé les différentes qualité d'encre, certaines sont supérieures, cela signifie que le moine a atteint l'illumination. Ce qu'il est vrai de dire, c'est que selon la nature du dessin ou du Kanji, il faudra plus de liquide ou plus de solide. Il y a des pinceaux de différentes tailles, chacun a sa cartouche intégrée, qui est la partie bombée du pinceau et la pointe que l'on doit refaire à chaque fois pour la qualité de finition. A l'extrémité du bambou, on peut avoir différentes matières comme du poil de loup, de loutre, de chèvre, du crin de cheval, voire du synthétique. Chacune donnera une sensation particulière. Le même pinceau peut tracer large ou fin, ce n'est qu'une question de maîtrise de la pression sur le papier. Il y a le sceau, qui est une oeuvre d'art à part entière. C'est un art qui, à l'inverse d'être dans l'expansion, est dans la compression. L'encre du sceau est une pâte plus onctueuse toujours de couleur rouge ; le noir, le blanc et le rouge forment une harmonie. Le sceau tient lieu de signature avec le nom du calligraphe. En ce qui me concerne, je signe toujours 'Furô' (à savoir 'Flo'), qui signifie 'le bain chaud' en japonais, et j'appose en dessous mon sceau 'Fu Ge', qui veut dire 'le fruit du vent'. 'Fu' est la première syllabe de mon prénom et 'Ge' la dernière syllabe du nom du maître qui m'a initié : Pascal Krieger. On peut aussi faire graver quelque chose qui nous plaît: en dessous de ma signature est gravé le proverbe 'Kokoro wo Tagayasu', qui signifie 'labourer le coeur jusqu'à ce qu'y germent les graines de la connaissance'. Le papier est de riz, le côté lisse pour le style cursif, le côté rugueux laisse mieux apparaître le squelette de l'idéogramme.

Ki Musubi : De quelle manière appréhender cet art lorsque l'on est occidental ?

Floréal Pérez : Nous vivons dans un monde où il y a du stress, où les gens ne prennent plus le temps de vivre. Cet art peut très bien répondre aux besoins d'une personne qui souhaite méditer en travaillant. Pour donner un exemple, je donne des cours d'Aïkidô et de Shodô dans un lycée à des élèves en réinsertion. En cours de calligraphie, les élèves sont concentrés et silencieux pendant toute l'heure. Ils préfèrent souvent la calligraphie à l'Aïkidô, lorsqu'ils pratiquent les deux. En Aïkidô, ils tombent très souvent dans le travers du bavardage et manquent de concentration.

Ki Musubi : Existe-t'il une forme d'étiquette pour la pratique du Shodô ? Laquelle ?

Floréal Pérez : Elle existe lorsqu'un moine en fait, il va saluer son pinceau et chercher l'inspiration au ciel. L'étiquette ne se justifie vraiment que par rapport à un groupe, c'est l'idée de transmission d'un principe. Lorsqu'on travaille seul, à priori, le principe est acquis, on n'a pas besoin de se l'enseigner.

De même, quelle que soit votre technique religieuse, la qualité de votre prière va vous permettre d'accéder à un calme intérieur et ce calme intérieur, une fois que vous le possédez, vous le transportez d'un endroit à l'autre, il n'y a pas besoin d' apparat. En somme, pas d'étiquette externe, l'étiquette interne, elle, est toujours là.

Ki Musubi : Comment canaliser et transférer son énergie par le biais du pinceau sur le papier ?

Floréal Pérez : La position du corps est importante, les pieds sont parallèles et plantés en terre , le transfert se fait au niveau des hanches, les bras doivent laisser un espace respiratoire suffisant...Tout est fait avec l'ensemble du corps. Le mouvement du bras est, comme dans la pratique des armes, possible d'une épaule à l'autre. Il peut se tendre et revenir dans certaines limites, au delà, c'est le corps entier qui se déplacera. Avec la verticalité, avant l'attaque du pinceau, on retrouve la position 'Ikkyô Undô' qui va permettre de créer à partir de la 'porte merveilleuse'*. C'est un peu comme en Aïkidô ou en Taï Chi Chuan, avec l'idée que l'information doit être véhiculée dans tout le corps et non pas dans une chaîne musculaire particulière. Si vous êtes dans l'idée de ne faire agir qu'un bras ou que la main, il n'y a pas de résultante.

Ki Musubi : Est-ce que la personnalité du calligraphe peut transparaître à travers ce qui est écrit ?

Floréal Pérez : Tout le temps.

Ki Musubi : Comment l'analyser ?

Floréal Pérez : Il faut en laisser le soin aux spécialistes. L'important, c'est que cette personnalité fasse place à quelque chose d'autre, peut-être d'un peu plus universel, si c'est ce qu'on a envie de faire en tout cas. C'est peut être de s'oublier, d'être dans un autre monde, d'être la mémoire vivante de quelque chose et non pas la volonté propre de faire juste un beau geste. C'est d' être en harmonie avec son environnement, remplir mon rôle de poussière de l'Univers qui m'a été confié depuis ma naissance, c'est très beau...Et pour ce faire, il faut s'oublier, oublier le « moi je suis important, moi j'ai tel DAN », les médailles, ça ne sert à rien, il faut les mériter à chaque fois, il y a quelque chose de social derrière ça... Tout cela, c'est de la foutaise. L'important c'est la personne que vous êtes et comment vous êtes au moment où vous faites quelque chose.

Ki Musubi : On dit que le calligraphe réalise son oeuvre en une seule et unique fois...

Floréal Pérez : C'est très japonais, l'idée de faire ça pour la première et dernière fois. On retrouve cela même dans les films du cinéaste Akira Kurosawa : il va mettre les acteurs en situation et il ne filme pas, il ne filme rien tant que la scène n'est pas à maturation. Et quand c'est à maturation, il y a une prise, c'est tout.

Ki Musubi : Distingues-tu des relations entre Shodô et Aïkidô ? Entre Shodô et Iaïdô ?
Floréal Pérez : Toutes ces disciplines ont les liens que vous êtes capables de faire, ni plus ni moins. Il y a donc l'idée interne de véhiculer une sensation d'étirement ou de contraction à partir d'un tout et non d'une chaîne musculaire particulière, le transport de poids, des détails précis au niveau de la position des mains.

Ki Musubi : L'intérêt pour le Shodô est-il bien marqué en Europe ?

Floréal Pérez : Il y a beaucoup de Japonais et de Chinois en Europe, beaucoup d'expositions...J'ai eu l'occasion d'avoir des commandes de graphistes, notamment pour un tatouage. J'ai aussi donné des cours à des taggueurs, l'un d'eux était impressionné parce qu'il n'arrivait même pas à réussir le premier trait.

Ki Musubi : Les maîtres de Shodô ont dépassé le stade d'écrire pour écrire, leurs calligraphies s'élèvent au rang d'oeuvres d'art. Quelle est ton approche personnelle ? As-tu des projets précis ?

Floréal Pérez : Pas trop pour l'instant, je fais un stage annuel à Temple sur Lot*. C'est un stage pluridisciplinaire et une partie y est consacrée à la calligraphie. Je pense aussi prendre une salle, je pourrai alors exposer en 'vitrine'. Mais jusqu'à présent, tout ce que j'ai fait, je l'ai donné à droite à gauche, je n'ai rien gardé. Celles que je possède ne sont pas de moi ; Pascal Krieger, Kuroda, Otake, Arikawa...

KM : En conclusion...

Floréal Pérez : La calligraphie peut être un début, c'est un pas en direction de la peinture. Souvent un poème que l'on nomme Haïku peut s'intégrer à un tableau. C'est une superposition à ce moment là de trois oeuvres d'art ; l'art du calligraphe, l'art du faiseur de sceaux et et l'art du peintre.



*Ki Musubi Revue de l'AS Caluire

*Kanji signifie littéralement 'caractères de Chine', leur origine est méconnue mais on pense qu'ils apparaissent en Chine il y a 3 à 4000 ans. Les japonais importèrent ce système d'écriture entre le IVè et Vè siècle de notre ère.

*La porte merveilleuse désigne un point situé à l'intérieur de la paume de la main du calligraphe.

*Renseignements au 04 72 41 96 32

ou bien envoyez un Email à erb@free.fr


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Luc Tamisier.