Théorie du corps amoureux

Il faut lire la préface de ce livre, c'est une très belle genèse. En la lisant, je me disais que j'avais enfin trouvé le livre que je rêvais d'écrire... Malheureusement, dès le premier chapitre, l'auteur préfère montrer la richesse de son vocabulaire plutôt que d'essayer d'être lisible et clair. Dommage!

Page 21 : ... je me découvre fasciné par le corps des filles, si proche et si différent, si semblable et si dissemblable. Apparemment pareil au mien, il recèle pourtant une part incompressible et hypnotisante. Je ne me suis jamais défait de cet envoûtement devant l'énigmatique dissemblance des corps - ni devant les promesses de bonheur auxquelles elle invite.

Page 25 :L'éducation sexuelle, assurée par des adultes rarement radieux sur ce sujet, injecte souvent de la complexité, dramatise, culpabilise et surtout normalise les possibilités sexuelles : dans ces heures cardinales pour l'économie d'une identité, la triste chair des grands prend sa revanche et contamine la fraîcheur des libidos libertaires infantiles. Un prêtre, parmi les quelques pédophiles de l'orphelinat où je croupissais, me fit un discours de médecin, sinon de vétérinaire, sur les hommes et les femmes. Il parla de force verges et utérus, ovaires et testicules, vagins et scrotums, érections et ovulations - sa façon à lui de parler d'amour, sûrement.

Michel Onfray présente les deux écoles de pensée qui depuis l'antiquité régissent les rapports sexués. En particulier il montre (encore qu'il assène plus qu'il ne montre, à grand coup de citations et de métaphores) que la dichotomie platonicienne sert de support à toute la morale judéo-chrétienne du sexe.

Page 68 : Platon prévoit cette antinomie radicale entre les rêveurs de ciel et les amateurs de glèbe, les poètes de l'idéal et les artistes de la matière. L'ensemble de la pensée occidentale s'organise sur cette alternative qui oblige à un choix tranché : la transcendance et la passion verticale ou l'immanence et l'enthousiasme horizontal, ailleurs ou ici-bas, en compagnie des anges ou en présence des hommes.

Toute notre culture est imprégnée de cette séparation du corps et de l'esprit. Les formations intellectuelles sont toujours mieux perçues que les formations manuelles. Les disciplines intellectuelles ont plus d'importance à l'école que l'éducation physique, au point que l'épreuve d'éducation physique au bac comprend une partie écrite! Il faut intellectualiser le sport pour qu'il accède à ce diplôme... Dans un autre domaine, il est parfaitement admis d'aborder verbalement un inconnu dans la rue, le toucher serait une incorrection. Dans le cadre des relations sexuées, les caresses, les relations sexuelles ne sont avouable que dans un cadre privé, monogame (ou monoandre!). Michel Onfray le décline ainsi :

Page 187 : Ovide propose une dissociation radicale de l'amour, de la sexualité, de la procréation, de la tendresse, du mariage, de la fidelité. Chacune de ces instances fonctionne de manière autonome et selon son ordre propre. Aimerne suppose pas avoir des relations sexuelles, et vice-versa; avoir des enfants n'oblige pas à l'amour, ni même, aujourd'hui, à la sexualité, encore moins au mariage; être marié ne force pas à la fidélité, ni l'inverse; la tendresse peut s'épanouir en dehors de la fidélité ou du mariage ou de la sexualité, voire sans eux; les relations de corps se peuvent pratiquer sans tendresse, mais avec elle aussi. Depuis toujours, les tenants de l'idéal ascétique veulent une confusion de tous ces registres...

Ce qui est dommage, c'est que Michel Onfray ne récuse pas réellement la dichotomie platonicienne mais simplement inverse les valeurs en déclarant préférer le corps et la matière. Je préférerai que l'on y renonce enfin (je suis un corps qui a un esprit, et encore, qu'est-ce qu'un esprit? Je suis un corps qui a conscience d'être), et que l'on soit dans la transcendanceet dans l'immanence plutôt que ou.

Page 191 : Redoutable et lucide à l'extrême, Ovide écrit : « La femme vertueuse est celle qui n'a reçu aucune proposition. » Qu'on n'imagine pas même à quoi ressemble un homme vertueux - sinon à un paragon d'oxymore promu cas d'école en rhétorique...

Voici un exemple de l'écriture de Michel Onfray, comparée à celle d'Ovide. Là où Ovide sait exprimé une idée de façon claire et compréhensible facilement, Michel Onfray nous propose un exemple de la richesse de son vocabulaire...

L'auteur montre que la pensée plato-judéo-chrétienne du corps et des relations humaines induit un modèle phallocrate, mais il insiste beaucoup pour qu'on soit sûr qu'il n'est pas misogyne!

Page 256 : Seul l'Homme dispose du pouvoir de transfigurer la sexualité en érotisme et de métamorphoser la violence des chairs en élégance des corps.

Si la pensée dominante associe l'animal, le négatif, l'infériorité, la faute au corps, à leur rapprochement et à la sexualité, l'imaginaire, la culture, l'émotion, l'érotisme fait du corps animal celui de l'homme. Et si la sexualité du missionnaire est animale, l'érotisme ludique, joyeux, est humain.

Après ces quelques citations et ces quelques réflexions sur ce livre dont le sujet est passionnant, je trouve que c'est riche d'informations sur la pensée antique, c'est une pensée de l'homme qui rejoins la mienne mais l'auteur devrait vraiment écrire pour être lu!

Pour conclure, un texte de Beaudelaire, dans spleen et idéal :

J'aime le souvenir de ces époques nues,

Dont Phoebus se plaisait à dorer les statues.

Alors l'homme et la femme en leur agilité

Jouissaient sans mensonge et sans anxiété,

Et, le ciel amoureux leur caressant l'échine,

Exerçaient la santé de leur noble machine.

Cybèle alors, fertile en produits généreux,

Ne trouvait point ses fils un poids trop onéreux,

Mais, louve, au cur gonflé de tendresses communes,

Abreuvait l'univers à ses tétines brunes.

L'homme, élégant, robuste et fort, avait le droit

D'être fier des beautés qui le nommaient leur roi;

Fruits purs de tout outrage et vierges de gerçures,

Dont la chair lisse et ferme appelait les morsures!

Le Poète aujourd'hui, quand il veut concevoir

Ces natives grandeurs, aux lieux où se font voir

La nudité de l'homme et celle de la femme,

Sent un froid ténébreux envelopper son âme

Devant ce noir tableau plein d'épouvantement.

O monstruosités pleurant leur vêtement!

O ridicules troncs! torses dignes des masques!

O pauvres corps tordus, maigres, ventrus ou flasques,

Que le dieu de l'Utile, implacable et serein,

Enfants, emmaillota dans ses langes d'airain!

Et vous, femmes, hélas! pâles comme des cierges,

Du vice maternel traînant l'hérédité

Et toutes les hideurs de la fécondité!

Nous avons, il est vrai, nations corrompues,

Aux peuples anciens des beautés inconnues:

Des visages rongés par les chancres du cur,

Et comme qui dirait des beautés de langueur;

Mais ces inventions de nos muses tardives

N'empêcheront jamais les races maladives

De rendre à la jeunesse un hommage profond,

- A la sainte jeunesse, à l'air simple, au doux front,

A l'il limpide et clair ainsi qu'une eau courante,

Et qui va répandant sur tout, insouciante

Comme l'azur du ciel, les oiseaux et les fleurs,

Ses parfums, ses chansons et ses douces chaleurs!

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Luc Tamisier.